Le bestiaire de la Terre du milieu laisse une place de choix à de nombreux animaux. Des
animaux fantastiques, comme les Grands Aigles ou les Dragons, et d’autres espèces auxquelles
nous sommes beaucoup plus habitués, comme les chevaux et les poneys. Un animal domestique bien
connu de nos contemporains, le chat, est aussi régulièrement présent. Mais autant le dire
tout de suite, il ne tient pas un rôle de premier ordre dans le Légendaire de la Terre du Milieu.
Son existence parmi la faune d’Arda bien qu’indubitablement attestée par plusieurs écrits qui se
rapportent aux traditions dont JRR Tolkien fut le dépositaire, reste fort discrète.
Il est intéressant de noter que l’animal est à première vue largement évoqué par
l’auteur du Seigneur des Anneaux sous des couleurs plutôt sombres. On pourrait ainsi hâtivement
conclure qu’une antipathie féroce envers la gent féline animait le professeur. Mais plusieurs de
ses textes moins illustres, ainsi que de nombreux indices, tendent à nous présenter les
chats sous un jour clairement plus favorable. Les deux visions de l’animal, nettement
contradictoires, sont comme une sorte de reflet des passions dont le chat a toujours été l’objet au
cours des âges. Peut-être serait-il intéressant, dans le cadre de cette modeste flânerie,
d’en savoir un peu plus à propos du discret minet d’Arda et d’essayer de comprendre les
intentions de JRR Tolkien à l’égard de cet animal. En particulier de tenter de relever les
raisons qui, au cours des différentes étapes de la composition du conte d’Arda, ont fait
profondément évoluer l’image de nos chers matous, marauds, greffiers et minets...
1 – Le chat, serviteur des forces ténébreuses.
|
« Et Rodilard passait, chez la gent misérable,
Non pour un chat, mais pour un diable [1] »
(Jean de la Fontaine)
|
Lorsque les chats sont évoqués parfois au cours de conversations tournant autour de l’œuvre de
JRR Tolkien, un texte vient immédiatement à l’esprit de tous. Il s’agit de la célèbre
note de Christopher Tolkien dans
Les Contes et Légendes Inachevés, Le Troisième Age
[2]
. Une note qui agrémente le texte sur les Istari et rappelle l’histoire des sinistres chats de la
reine Berúthiel. Ces fameux greffiers étaient les serviteurs de la mystérieuse épouse du
douzième roi du Gondor, Tarannon Falastur
[3]
. Christopher Tolkien rapporte la sombre légende dans ces termes :
|
« [Berúthiel] avait neuf chats noirs et un blanc, ses esclaves, avec lesquels elle tenait conversation, et dont elle lisait les pensées, les incitant à percer à jour tous les noirs secrets du Gondor, de sorte qu’elle savait "tout ce que les hommes souhaitaient dissimuler", et elle faisait de son chat blanc l’espion de ses chats noirs, et elle les tourmentait. Pas un homme de Gondor n’osait les toucher ; et tout le monde les craignait, et on les maudissait lorsqu’on les voyait passer. » (CLI3, p 199)
|
L’existence de cette reine malfaisante et de ses serviteurs félins rappelle la
traditionnelle association entre le chat et la sorcière, héritage de la superstitieuse
imagination de l’homme du Moyen-Age. En effet, certaines croyances populaires de l’époque
considéraient que les sorcières s’acoquinaient avec des démons familiers prenant la forme de
petits animaux comme les crapauds, les vipères ou les furets. Les chats étaient cependant
leurs compagnons favoris et ils suppléaient ces dames dans leurs obscures et maléfiques besognes.
Le chat se trouvait être en effet depuis plusieurs siècles assimilé à une
créature démoniaque, voire au malin lui-même et une croyance fermement ancrée dans les
esprits assurait qu’un cheveu de Satan était caché dans la queue de chaque maraud
[4]
.
De même de nombreuses superstitions présentaient les chats, et en particulier les
chats noirs, comme des créatures de fort mauvais augure. Ces croyances variaient selon les régions
et les époques, mais certaines d’entre elles sont encore connues et entretenues par nos
contemporains. Ainsi dit-on que voir un matou se frotter le nez avec ses pattes annonce une
tempête ou un orage, tandis que s’il se lave en passant sa patte derrière l’oreille,
c’est qu’il va pleuvoir ; rêver d’un minet annonce une trahison, tandis que croiser le fameux
chat noir porte malheur. Autant de talents inquiétants qui invitent au mieux à la méfiance,
au pire à détester les chats, comme les hommes de Gondor détestaient les inquiétants
compagnons de la sinistre reine.
On attribue également aux chats l’étonnante faculté de retrouver leur chemin par tous
les temps et quelles que soient les distances. Ceux de Berúthiel étaient réputés maîtriser cette
féline et mystérieuse aptitude, comme l’évoque Aragorn au moment de la traversée de la Moria :
|
«
N'ayez aucune crainte! (…) [Gandalf] trouvera plus sûrement le chemin de la maison par une nuit sans lune que ne le feraient les chats de la Reine
Berúthiel
.
. » (CdA, p 413)
|
Les éléments empruntés à la sinistre légende de Berúthiel présentent donc
à première vue les chats de la Terre du Milieu comme des créatures liées aux forces
ténébreuses au même titre que les crebain du Pays de Dun ou les loups des terres sauvages.
Cette idée, qui met en scène un mistigri conforme aux superstitions médiévales est à
nouveau soulignée dans une correspondance de JRR Tolkien avec ses éditeurs dans laquelle l’écrivain
précisait que le Mordor de Sauron abritait des chats siamois
[5]
:
|
« I fear that to me Siamese cats belong to the fauna of Mordor. »
(Letter 219.)
|
A ceci s’ajoutent d’autres détails disséminés dans les pages des œuvres de
Tolkien. Dans le
Seigneur des Anneaux
, une remarque concernant les relations entre Sauron et Shelob, voit le
Seigneur Ténébreux considérer la monstrueuse araignée géante de Cirith Ungol comme sa «
chatte » et se distraire à lui envoyer des prisonniers « comme un homme peut
distribuer une friandise »
[6]
. Cette comparaison sévère pourrait être significative des égards que l’écrivain
aurait éprouvé pour les félins.
Le titre de l’inquiétant poème
Mewlips
(publié en 1962 dans les
Aventures de Tom Bombadil
) semble évoquer quant à lui de sinistres miaulements dans la nuit, comme le suggère
la traduction française audacieuse de Dashiell Hedayat
[7]
.
De même, dans
Bilbo le Hobbit
, une évocation similaire s’aventure à comparer les hurlements des gobelins attaqués par
Gandalf à ceux de « centaines de
chats sauvages et de loups rôtis vivants à petit feu »
[8]
. Le lecteur attentif ne pourra que frémir en s’attardant sur cette allusion, lorsque l’on sait que
pendant toute la durée du Moyen-Age et au début de l’Epoque Moderne des centaines de milliers de
chats ont été victimes à périodes régulières de tortures et de massacres par le fer
et par le feu. Leur complicité présumée avec les sorcières ou leur lien supposé avec Satan
ont été le prétexte à toutes sortes de supplices encouragés par l’Eglise, sordides exutoires
aux misères dont souffraient les petits peuples. Et autant d’odieuses et cruelles exécutions
sur des bûchers, des feux de joie ou dans des cuves d’eau bouillante auxquelles la citation
de JRR Tolkien dans
Bilbo le Hobbit
pourrait tristement faire écho.
Le chat noir, être maléfique par excellence, était donc fréquemment associé à Satan
lui-même dans les croyances populaires.
Le Livre des Contes Perdus, écrit par JRR Tolkien à partir de 1917 puis abandonné quelques
années plus tard, reprend cette idée d’un chat, ici particulièrement monstrueux et
malfaisant, associé à Melko, le puissant Ainu rebelle. Cette terrifiante créature nommée Tevildo
[9]
était un « esprit maléfique ayant pris les traits d’un chat ». Tevildo rappelle de façon
très nette les sinistres figures félines supposées accompagner Satan dans ses rendez-vous
sabbatiques. Tolkien nous décrit ainsi l’effroyable matou :
|
« Maintenant Tevildo était un chat puissant – le plus puissant de tous – et possédé par un esprit maléfique, comme le disent certains, et il était constamment dans la suite de Melko (…) Il était un chat (…) noir comme le charbon et maléfique à voir. Ses yeux étaient longs et très étroits et bridés, et luisaient et de rouge et de vert, mais ses grandes moustaches grises étaient épaisses et acérées comme des aiguilles. Son ronronnement était comme un roulement de tambours et son grognement comme le tonnerre, et quand il hurlait de colère il glaçait le sang. » (LCP, p301-302)
|
Le cadre dans lequel évoluent Tevildo et ses esclaves, d’autres chats monstrueux et gourmands,
évoque une sorte de grande citadelle infernale. Ses couloirs résonnent des grognements et
autres ronronnements dans l’obscurité tandis que des centaines de sinistres et félines paires
d’yeux observent continuellement toutes les ombres du palais. Au milieu de cet enfer Tevildo
maltraite ses chats comme Satan malmenait ses démons…
Tevildo a passé une sorte de pacte avec Melko. Et celui-ci lui a confié le secret d’un
sortilège destiné entre autres à maintenir le peuple des chats sous son épouvantable empire.
Un dessin plus ancien de JRR Tolkien (vers 1912) pourrait anticiper l’illustration de ce lien
maléfique entre Melko et les chats de Tevildo. Intitulée
wickedness
[10]
, cette œuvre de jeunesse représente une sorte d’antichambre d’un infernal palais. Entre deux
colonnes aux motifs entortillés, et sous le regard malicieux de dizaines d’yeux sans visages, se
trouve un passage dominé par un crâne et décoré de rideaux aux motifs sinistres. Entre les pans de
ces étranges étoffes, écartées par une main monstrueuse, se trouve un minuscule chat noir. Ce
dessin, bien que sans liens connus avec les grandes fresques littéraires destinées à voir le
jour, préfigure involontairement les futures descriptions du règne démoniaque de Tevildo et
des infernales halles de Melko
[11]
. Et l’association entre les chats et le mal y est particulièrement explicite.
Connu et craint par tous, le grand chat noir de Melko est parfois invoqué pour maudire les
êtres nuisibles ou indésirables, comme on invoquerait un démon pour le même genre de
vilaine besogne
[12]
.
Faut-il chercher dans ces références ciblées une certaine influence d’anciens préjugés inspirés et
longtemps entretenus par
l’Eglise catholique –
à laquelle Tolkien était particulièrement attaché
– envers la gent féline
? En effet, l’Eglise a longtemps considéré les animaux familiers, et plus particulièrement
ces minets qui prétendaient s’affranchir de l’autorité de l’homme, comme des ennemis de la foi dans
le sens où ils étaient réputés détourner le chrétien de l’amour divin
[13]
.
Mais ces quelques éléments relevés dans les différentes étapes des univers mythologiques et
romanesques de JRR Tolkien pourraient plutôt laisser supposer une probable animosité de l’auteur
envers les chats. Cette éventualité n’a rien de grotesque et d’improbable quant on sait que la
simple vue d’un matou, son indépendance et son apparente indifférence des besogneuses et futiles
gesticulations de l’humanité peuvent exaspérer une grande partie de nos semblables.
Ainsi, en s’échappant quelques instants de l’univers de la Terre du Milieu, on pourrait, dans la
continuité de cette idée, relever le fait que JRR Tolkien associait probablement le chat aux
moments les plus sombres de ses réflexions. Humphrey Carpenter rappelle dans son excellente
biographie du professeur que celui-ci se laissait aller à de tristes et pessimistes pensées
[14]
. Une étonnante aquarelle de Tolkien intitulée
Eeriness
, présentée dans l’ouvrage
Tolkien, Artiste et Illustrateur
a été réalisée en 1914, dans une de ces périodes de triste abattement
[15]
. Elle représente un vieillard vu de dos, peut-être un magicien, avançant le long d’une
sinistre allée encadrée d’inquiétants arbres décharnés et fantomatiques. Sur le dos du vieillard se
trouve une curieuse figure représentant selon toute vraisemblance un chat en position assise.
Ce dernier élément pourrait enfoncer le clou de la représentation du chat chez JRR Tolkien. Un chat
sombre, sinistre, malfaisant. Sorte d’être honni représentant tout ce que l’écrivain rejette
et figurant une partie de ce qu’il considère comme le Mal ou en tout cas ses terrestres représentations.
Toutefois, en prétextant une analyse plus poussée de
Eeriness
, nous pouvons tenter de modifier cette idée qui nous semble hâtive et prétexter une
transition vers l’observation d’une autre présentation, nettement moins sombre et négative, du chat
de la Terre du Milieu.
2 – Une vision positive et agréable du chat.
« Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires. [16] »
(Baudelaire)
|
Wayne G. Hammond et Christina Scull rappellent en effet au sujet de l’aquarelle
Eeriness
que le thème et l’esprit de la réalisation de Tolkien ressemblent curieusement à une
gravure réalisée par Rudyard Kipling pour illustrer
Le chat qui s’en va tout seul
, un de ses propres contes
[17]
publié en 1902.
L’histoire décrite par Kipling dans ce conte présente un animal résolument indépendant et plutôt
futé. Un chat qui n’a rien de malfaisant. Des caractéristiques dont on retrouve un charmant écho
dans le poème
Le Chat
, publié soixante ans plus tard par JRR Tolkien dans
Les Aventures de Tom Bombadil
.
Le chat, tel qu’il est décrit dans ce fameux poème en rimes des
Aventures de Tom Bombadil
, est bien tout le contraire d’un être malfaisant. Tolkien le présente comme un animal
tranquille et serein, conscient de sa nature sauvage et soumis à l’homme parce qu’il le veut
bien.
Cette aimable composition a été écrite en 1956 pour distraire une de ses petites filles
[18]
. En grand-père attentif et attentionné, JRR Tolkien prit soin de réaliser ici une ode
à la gloire des félins.
Note du webmaster
Cette vision très positive de l’animal tranche donc avec l’aperçu que nous ont laissé les
nombreux écrits déjà cité. Elle tranche d’autant plus que Tolkien, en incluant ce
poème dans les
Aventures de Tom Bombadil
, a souhaité intégrer cette vision dans le cadre de la Terre du Milieu
[19]
.
Même commentaire pour un récit en vers plus ancien que Tolkien glissa également dans les
Aventures de Tom Bombadil
. Ce long poème, publié pour la première fois en novembre 1923 sous le titre
Le Chat et le Violon : une comptine démontée et son secret scandaleux révélé
[20]
, était sans rapport avec la mythologie d’Arda en cours d’élaboration. Mais il fut lui aussi inséré
dans le même recueil en 1962 et avec cette même volonté de l’auteur d’en faire une
pièce de la vaste composition de la Terre du Milieu. Il subit de légères
modifications et son titre fut changé en
L’Homme dans la Lune a veillé trop tard
.
Ce poème nous présente lui aussi une chat fort éloigné des êtres malfaisants qui
peuplent le
Livre des Contes Perdus
. Le minet est ici une figure comique, un bateleur rythmant avec son violon l’ensemble de la
sautillante composition.
« So the cat on his fiddle played hey-diddle-diddle,
a jig that would wake the dead :
He squeaked and sawed and quickened the tune,
While the landlord shook the Man in the Moon :
‘It’s after three !’ he
said
[21]
. »
(TB, p 66))
|
Bilbo le Hobbit
et
Le Seigneur des Anneaux
nous apportent également à diverses reprises des éléments confirmant que JRR Tolkien
envisageait une coexistence cordiale les chats et les habitants de la Terre du milieu.
Ainsi, une des énigmes échangées entre Bilbo et Gollum nous présente encore une fois le chat dans
des termes qui sont loin d’être négatifs :
|
« Bilbo posa une nouvelle énigme (…) Sans-jambes repose sur une-jambe, deux-jambes s’assirent sur trois jambes, quatre-jambes en eut un peu (…) ‘Du poisson sur un guéridon, un homme à côté sur un tabouret, le chat reçoit les arrêtes’, c'est là la réponse, bien sûr, et Gollum la donna bientôt. » (Hobbit, p 105)
|
Cette courte évocation suggère que le chat était un animal bien connu à la fois des
Hobbits de la Comté, ce que confirment donc les deux amusants poèmes des
Aventures de Tom Bombadil
, mais aussi de Gollum, qui vivait autrefois près de la rivière aux Iris
[22]
. L’aire d’extension des matous de la Terre du Milieu débordait donc largement au-delà des
frontières des quatre quartiers du pays de Bilbo et pouvait donc s’étendre jusqu’au val
d’Anduin voire jusqu’au Mordor comme le suggérait la correspondance de JRR Tolkien
[23]
.
Le
Seigneur des Anneaux
apporte lui aussi quelques discrètes allusions à la présence des chats dans le
quotidien des personnages. Le chapitre « l’apprivoisement de Smeagol », confirme
d’ailleurs que Gollum connaissait bien les chats puisqu’ils les cite à nouveau dans une
larmoyante intervention :
|
« Ne nous faites pas de mal! Ne les laisse pas nous faire de mal, mon trésor! Ils ne vont pas nous faire de mal, n'est-ce pas, gentils petits Hobbits? On ne leur en voulait pas, mais voilà qu'ils nous ssautent dessus comme des chats sur de pauvres ssouris, qu'ils ont fait, mon trésor.» (DT, p 293)
|
Plus loin, dans le chapitre « Voyage à la Croisée des chemins », le narrateur
évoque les pas silencieux des hobbits et de Gollum en les comparant à des pas aussi
« feutrés » que ceux « d'un chat
à la chasse »
[24]
.
Mais les allusions particulièrement voilées sont à chercher plus loin. Dans certaines
des caractéristiques physiques des Elfes, par exemple.
Ainsi pouvons-nous relever, dés le texte de la
Chute de Gondolin
, dont les premières versions remontent à 1916-1917, une description d’un certain
Legolas Feuille-Verte « dont les yeux étaient comme ceux des chats dans l’obscurité. »
[25]
Il est intéressant de relever cette allusion tout à fait positive d’une caractéristique
féline remarquable, l’étonnante capacité de vision nocturne, dans un ouvrage où la présence
des chats, on l’a vu, est encore liée étroitement au forces maléfiques.
Les particularités du regard des chats pourraient se retrouver évoquées également, deci-delà
et entre les lignes, dans les pages des œuvres de JRR Tolkien consacrées au peuple des Elfes.
Ainsi lit-on dans le
Silmarillion
qu’Eöl l’Elfe Noir avait un regard qui « pénétrait au plus profond des ombres et des cavernes »
[26]
et dans le
Seigneur des Anneaux
, les yeux de Glorfindel « étaient vifs et brillants »
[27]
.
En plus d’une vision exceptionnelle, souplesse et légèreté caractérisent aussi bien le
maraud que l’elfe de la Terre du Milieu. Tolkien nous le précise à diverses occasions dans
certains passages de son œuvre :
|
« Ils reprirent alors leur marche en silence, passant comme des ombres ou de faibles lueurs : car les Elfes (plus encore que les Hobbits) pouvaient, quand ils le voulaient, marcher sans le moindre bruit ni son de pas..» (CdA, p 116)
|
En écho, un autre passage du Seigneur des Anneaux reprend cette même disposition à la
légèreté et l’attribue au personnage de Legolas, un des neuf membres de la Communauté de l’Anneau :
|
« Seul Legolas poursuivait sa marche d'un pas aussi léger que jamais, son pied semblant a peine effleurer l'herbe et ne laissant aucune trace au passage » (DT, p 33)
|
Tous ces éléments témoignent d’une subtile mais récurrente présence des félins dans l’œuvre de
Tolkien. Une présence qui met cependant très rarement nos matous, marauds, minets et
greffiers, qu’ils soient bons, mauvais, amusants ou rien de tout cela, au premier plan.
Leur étonnante discrétion, ainsi que des événements particuliers comme la disparition de Tevildo et
de ses chats esclaves dans l’évolution de la mythologie d’Arda, amènent cependant certaines interrogations.
3 –De l’étonnante discrétion des chats d’Arda.
|
« Tu es le chat qui s’en va tout seul, et tous les lieux se valent pour toi. [28] »
(Rudyard Kipling)
|
Effectuer quelques recherches sur les chats dans l’œuvre de Tolkien laisse l’investigateur sur
sa faim… Il est inutile ici de relever l’exhaustivité des allusions aux félins dans les études
dédiées à l’œuvre du professeur d’Oxford car elle sont, somme toute, fort peu
nombreuses. On peut signaler une entrée « Cat » dans le célèbre Guide de Robert Foster,
qui signale que d’un point de vue interne à l’univers des Hobbits, le poème fut
composé par un certain Sam Gamegie
[29]
, même entrée dans la biographie du regretté Humphrey Carpenter
[30]
pour le point de vue externe sur l’origine de ce poème
[31]
. Rien cependant dans des ouvrages fameux comme ceux de David Day (
Créatures de Tolkien
, 1979), ou de Ruth S. Noël (
Mythology of Middle Earth
, 1977).
Les nombreuses et excellentes analyses en français (Vincent Ferré,
Tolkien :
Sur les Rivages de le Terre du Milieu
, 2001) ont également laissé les chats de côté.
A vrai dire, seules l’attentive lecture des œuvres et des lettres de JRR Tolkien et quelques
hypothèses ouvertes peuvent apporter de la matière à une telle analyse.
Ainsi, la question de la volonté de l’auteur de « cacher » ses chats ou de les glisser
dans les ombres de la création secondaire pourrait s’étudier à partir d’une première
piste menant droit aux légendes anciennes, terreau fertile à partir duquel JRR Tolkien a
puisé les premières inspirations de la composition de sa riche mythologie.
Nous connaissons en effet très bien les traditions anciennes qui ont marqué JRR Tolkien dans
ses lectures de jeunesse et inspiré sa fertile imagination. Les mythologies nordiques y tiennent
une place de choix : l’épopée finlandaise du
Kalevala
; les sagas scandinaves dont la fameuse
Saga Völsunga
et les eddas, recueils de poèmes héroïques. La mythologie anglo-saxonne (
Beowulf
) et, dans une moindre mesure, les légendes celtiques forment aussi une part de son inspiration.
Cependant, aucun personnage de chat ne se trouve parmi les figures de ces mythologies du nord de
l’Europe.
Il faudrait chercher du côté des mythes orientaux et égyptiens antiques pour voir figurer le minet
dans le panthéon des personnages légendaires . Ainsi, les Perses disaient que le chat était né de
l’éternuement du lion, tandis que les Egyptiens vénéraient Bastet, une déesse associée à
l’amour, la joie et la fécondité, représentée sous la forme d’une chatte ou d’une jeune femme
à tête de chat. D’ailleurs, ce fut sur les bords du Nil que le minet fut l’objet d’une
véritable dévotion religieuse, devenant l’animal sacré par excellence.
Or ces mythes antiques orientaux et le panthéon égyptien ne constituent pas une source
d’inspiration notable dans l’œuvre du professeur d’Oxford.
De même, en éminent philologue, JRR Tolkien est venu à ces légendes par les chemins
des langues anciennes. Ces considérations nous accompagnent tout naturellement vers une piste
menant à une matière qu’affectionnait le professeur : l’étymologie. En tentant
de retrouver des traces anciennes des mots désignant le chat, nous comprendrons sans doute encore
mieux les raisons de la discrétion des chats de la Terre du Milieu.
Le mot qui sert à désigner le chat dans notre langue et dans la plupart des langues
européennes vient du bas latin
cattus.
Ainsi avons-nous le
gat
catalan ; le
gatto
italien ; le
gato
portugais et espagnol mais aussi le
cat
anglais ; le
katz
et le
kater
allemands ; le
kat
néerlandais et danois, le
katt
suédois et norvégien et le
köttur
islandais. Nous remarquons que les langues européennes germaniques aussi bien que les langues
latines reconnaissent le même étymon bas latin commun. C’est également le cas des langues
celtiques et de plusieurs autres langues parlées à divers points de l’Europe. Nous trouvons
donc un
cat
gaélique et irlandais, un
cath
gallois, mais aussi un
katu
basque et enfin un
kissa
finlandais.
Le mot
cattus
a relevé un mot latin plus ancien,
felis
, qui désignait plus précisément, pour les Romains, le chat sauvage (et qui a donné le mot
félin)
. Il est fort probable que
cattus
dérive d’une langue africaine antique via le syrien
Kâto
. Les anciens nubiens, par exemple, désignaient leur minets par le terme
kadis
. Sans doute cet étymon est-il également à l’origine du
qitt
arabe, du
hatoul
hébreu, et du
gadov
arménien.
Les origines orientales du mot chat dans la plupart des langues que Tolkien connaissait et étudiait
démontre bien l’absence, jadis, d’un mot servant à désigner l’animal à la fois dans
les vocabulaires germaniques anciens mais aussi dans les légendes et les mythes qui ont nourri
l’imagination du professeur d’Oxford
[32]
.
Se confirme alors en quelques sortes la non-conformité des chats dans le cadre de la mythologie
naissante, que l’écrivain souhaitait dédier à l’Angleterre
[33]
.
Tolkien décida en fin de compte – et probablement pour ces raisons– de ne pas conserver Tevildo
dans le cycle des légendes d’Arda.
Cependant, même en ayant gommé Tevildo et ses esclaves dans les évolutions de sa mythologie,
JRR Tolkien persista discrètement dans l'intégration des chats au sein de la faune de la
Terre du Milieu. Ce fait étant établi, on constate parallèlement une évolution au fil des
années et des textes dans sa présentation de la gent féline, même si cette évolution
supporte, on l’a vu, plusieurs exceptions.
Les poésies évoquant des chats à l’origine non liées à la mythologie d’Arda
révèlent que Tolkien n’était pas indifférent et savait sincèrement apprécier les
qualités personnelles et physiques de l’animal. Le poème
Le Chat
de 1962 est à cet égard un parfait exemple à la fois des sentiments de Tolkien mais
aussi de l’évolution de la représentation du chat dans son œuvre.
Le professeur eut d’ailleurs sans aucun doute l’occasion d’observer de près toutes les
qualités de l’animal. Ainsi, un post-scriptum à une lettre de 1969 laisse supposer qu’il a
pu posséder à une époque de sa vie un chat (ou peut-être une chatte) appelé Grimalkin
[34]
.
|
« J. R. R. Tolkien
had a cat called Grimalkin:
once a familiar of Herr Grimm,
now he spoke the law to him
[35]
. » (Letter 309.)
|
Enfin, un dessin de 1918 nous apporte cependant l’indication certaine que des chats, ici des
chatons, ont côtoyé le couple Tolkien dans ses années de jeunes mariés. Ce dessin, intitulé
High Life at Gipsy Green
, se trouve comme beaucoup d’autres dans le précieux ouvrage de Wayne G. Hammond et Christina Scull
[36]
. On y voit, finement dessiné et dansant sous les yeux d’un lapin camouflé dans l’herbe du jardin,
un aimable duo de chatons. Tolkien a été jusqu’à détailler à la perfection leurs
pelages, le premier uni et presque angora ; l’autre rayé, voire tigré.
La finesse du trait et l’attitude représentée ne laissent aucune ambiguïté sur l’attention et
l’affection que Tolkien pouvait éprouver pour ses chatons domestiques. Et au delà
peut-être pour les chats en général. Notons d’ailleurs que dans une correspondance de 1971
[37]
, Tolkien évoquait, à propos de retour à la surface de vieux souvenirs et vieilles
impressions d’enfance, un conte sur les chats qui l’avait agréablement marqué et qui s’intitulait
Puss Cat Mew
, mais il ne se souvenait plus de l’auteur de cette histoire pour enfants. Son correspondant, Roger
L. Green, lui indiqua qu’il fut publié en 1869 par E. H. Knatchbull Hugessen
[38]
.
Cette anecdote, au milieu des autres éléments évoqués, confirme nos impressions sur les sentiments
de JRR Tolkien envers la gent féline et nous permet également d’évoquer le fait que les félins,
dans la littérature anglaise de la fin du XIXème siècle et du XXème
siècle, avaient conquis une place de choix. Ainsi les retrouvons-nous, réalistes ou
extravagants, charmants ou cruels, chez des prédécesseurs et des contemporains du professeur
d’Oxford : voyez le Chat du Cheshire de Lewis Caroll (
Alice Adventure’s in Wonderland
-
Alice au Pays des Merveilles
, 1865), le subtil minet de Rudyard Kipling (
The Cat that walked by himself
-
Le Chat qui s’en va tout seul
, 1902, déjà évoqué plus haut), Orlando le chat, de Kathleen Hale (les aventures d’
Orlando the Marmelade Cat
, publiées dans les années 40 jusqu’en 1972), et d’autres. Et nous les retrouvons avec autant de
plaisir que les chats qui ont eu l’honneur de naître sous la géniale plume de JRR Tolkien.
* * *
Le célèbre auteur du
Seigneur des Anneaux
avait donc visiblement un certain intérêt pour les chats et, nous l’avons vu, certaines
très bonnes connaissances de leurs caractéristiques et aptitudes physiques pour qu’on puisse
supposer que l’animal était loin de le laisser indifférent. Le Légendaire de la Terre du Milieu ne
laisse à priori que peu de place aux chats et à leurs exploits, bons ou mauvais.
Aucun ne se retrouve avec un rôle de premier plan comme l’eût pu être un poney appelé
Bill ou un cheval répondant au nom tonnant de Shadowfax. Mais on se rend compte au final que la
présence du chat, bien que contenue et camouflée, est bien plus importante qu’il n’y paraît.
Le chat faisait donc bien partie de la vaste ménagerie de la Terre du Milieu. Sa présence si
familière bien que discrète contribue grandement à donner charme et réalisme
à l’univers enchanteur de la Terre du milieu, tout à fait conformément à ce
qu’évoquait J
rr
Tolkien dans
Faërie
, lorsqu’il notait que « la fantaisie créatrice est fondée sur la dure reconnaissance du fait
que les choses sont telles dans le monde qu’elles paraissent sous le soleil ; reconnaissance
du fait mais non esclavage à son égard », et qu’on peut aussi bien « rencontrer le
centaure et le dragon et puis, peut-être, voir soudain, comme les anciens bergers, les
moutons, les chiens, les chevaux – et les loups »
[39]
. Et pourquoi pas les chats...
Ainsi – et comme le démontrait également Charles Perrault avec son
Chat botté
– le minet méfiant, libre, intelligent, mystérieux, terrifiant et cependant affectueux et réservé
serait donc un animal féerique par excellence.
Jean-Rodolphe Turlin (alias Isengar),
janvier 2004.
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Liste des abréviations
:
Hobbit
: JRR Tolkien, Bilbo le Hobbit , Hachette, Paris 1980 (Livre de Poche, 1993)
CDA
: JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau , Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986)
DT
: JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Les Deux Tours , Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986)
TB
: Tolkien, Les Aventures de Tom Bombadil , Christian Bourgois éditeur, Paris 1975 (Collection bilingue 10/18, 1991)
CLI3
: JRR Tolkien, Contes et Légendes Inachevés, Le Troisième Age , Christian Bourgois éditeur, Paris 1982 (Presse-pocket, 1988)
Letter
: The Letters of JRR Tolkien , édité par Humphrey Carpenter, HarperCollins, Londres 1980
LCP
: JRR Tolkien, Le livre des Contes perdus , Christian Bourgois éditeur, Paris 2001 (édition volume unique).
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