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Essais »
Les Aventures de Tom Bombadil ; un essai de traduction poétique
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Le
de cet article comporte 39 pages (20 pages recto-verso, impression
couleur)
Par
le choix des
mots
Reproduire une âme parallèle
Etre avec elle jusqu’au bout
de sa route.
A.
Robin,
« Traduction »[1]
Tom Bombadil est un personnage énigmatique. Ses apparitions
dans le Livre Rouge, comme les allusions du professeur Tolkien
à son sujet,
laissent à penser que le bonhomme est beaucoup plus riche en
caractère que ne
le feraient supposer ses chansons sautillantes et sans rime ni raison
— du
moins, pour les rimes, quant aux traductions françaises
actuelles. Qui
est-il ? La question est pertinente, en effet, et quant
à y porter une
réponse… “He
is the Master”
répondra Baie d’Or — phrase
énigmatique, qui
ne lasse certes pas la curiosité du lecteur.
S’intéresser à Tom Bombadil se
révèle riche en enseignements et en
découvertes, en promenades et cheminements,
chemins de traverse et cul-de-sac. Cependant, un tel voyage
n’est pas l’objet
de ces pages, et je laisserai le soin à d’autres,
plus sages, d’approfondir l’étude
de sa personne.
Dans cet article, je m’intéresserai exclusivement
à la
traduction de trois poèmes ayant Tom Bombadil pour
héros : The
Adventuresof Tom Bombadil,
Bombadilgoes
Boating,
et Once
upon
a time. La dernière
traduction officielle de Céline
Leroy, pour les deux premiers, est tout a fait satisfaisante quant au
sens,
mais il m’a paru important d’offrir à un
tel personnage une traduction plus
littéraire, plus
« interne », en quelque sorte, en
présentant les
poèmes en français, autant que faire ce peut
comme les Hobbits auraient pu le
faire s’ils avaient parlé notre langage.
J’ai agit de même pour traduire Once
upon a time, poème
dont on n’a retrouvé trace que dans un livre
intitulé The
Young Magicians[2]
(il avait été édité
d’abord dans Winter’s
Tales for Children,
sous la
direction de Caroline Hillier en 1965, mais le livre semble
épuisé). Aucune
traduction française n’existe à ce
jour, et le poème est généralement
inconnu. Je
n’ai découvert que récemment
l’article de Christine Lombez, Traduire
en
poète[3],
mais il rejoint en de nombreux points, (même si pas
toujours), mon
propos : une traduction poétique est plus une
transposition, une
adaptation au sens qu’elle peut avoir en musique,
qu’une traduction telle
qu’elle peut être faite en prose. Il
s’agit donc d’œuvrer avec une certaine
sensibilité, et pour découvrir quels sont les
échos éveillés par le texte, le
traducteur-poète scrute d’abord ses propres
émotions. « Ainsi, […] un
poète traducteur peut bien avoir à cœur
de conserver le souffle poétique
entendu chez le poète étranger — ou,
pour reprendre la belle déclaration d’un
autre poète traducteur, Eugène Guillevic,
“de le faire parler dans une autre
langue que la sienne, avec sa voix, telle qu’on
l’entend en soi-même” »[4].
Mais indépendamment des émotions
suscitées, la traduction doit se faire en
respectant autant que possible le sens
du texte original : il
ne
s’agit pas de dénaturer le fond en voulant
introduire une forme. Et j’insiste
sur le fait qu’une traduction est nécessairement
imparfaite ; chaque langue
est une façon de représenter le monde, chaque mot
a une multitude de rappels,
de liens sémantiques, étymologiques ou sonores
qu’il est proprement impossible
de rendre compte dans une autre langue, où chaque mot
à lui aussi une multitude
rappels, de liens sémantiques…
différents. Ces effets, parfois impossibles à
conserver, entraînent à faire un minutieux travail
de balance, entre ceux que
l’on peut gagner en français alors
qu’ils n’existe pas dans l’original, et
ceux
que l’on est obligé de perdre au passage. On peut
viser à la traduction
parfaite, jamais l’atteindre. Le tout est de s’en
approcher au plus près… et
l’on n’est jamais complètement satisfait
du résultat.
Prosodie
et traduction
La
poésie, c’est pour moi d’abord et
presque
toujours une voix et un ton.
Quand je traduis des poèmes, ou même de la prose,
j’ai
l’illusion que j’entends la voix de
l’écrivain
et j’essaie, très intuitivement, de
l’épouser de mon mieux
P.
Jaccottet[5].
Malgré les années qui séparent leur
compilation, les Adventures
of Tom Bombadil et
Bombadil Goes Boating
sont rédigés dans le même esprit.
L’auteur utilise
le même schème accentuel et rimique, un strong-stress
meter (que l’on
pourrait traduire « mètre à
accents forts ») à rimes plates (couplet
rimes en anglais). Le strong-stress
meter, qui n’a pas
d’équivalent
en français, est la forme de poésie native des
langues anglaises et
germaniques ; seul importe le nombre d'accents toniques
(indiqués en gras
dans les exemples suivant) par vers (quatre semble être la
forme classique), le
reste (pied, rimes…) n'étant pas pris en compte.
Il a surtout été utilisé
durant la période du vieil anglais (notamment pour Beowulf)
et du moyen
anglais. Un peu délaissé après
l’introduction par Chaucer (1340 ? –
1400 ?) du vers accentuel et syllabique (syllabe-and-stress
metre),
forme poétique héritée de la Cour
Française de l'époque, le strong-stress
meter a trouvé refuge
dans les children's rhymes (poésie
pour
enfant), même si son utilisation demeure large.
Le
vers est divisé en deux par une césure (caesura
en
anglais, notée « || »
dans l’exemple qui suit), ayant deux accents
par hémistiche (moitié de vers, de chaque
côté de la césure). Tolkien a
compliqué la chose en choisissant des rimes plates (de style
AABB) et
généralement féminines[6].
Les accents sont notés ci-dessous en gras, les rimes sont en
vert.
Tom
Bombadil
|| was a merry
fellow
Bright
blue his jacket
was, || and his boots
were yellow,
Green
were hisgirdle
|| and his breeches
all of
leather
;
He wore
in his tall
hat || a swan-wing
feather.

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J’ai choisi, pour traduire ces poèmes,
d'utiliser le vers
poétique français le plus classique (tant par
l’utilisation que pour le
caractère ancien qu’il présente, ce en
quoi il pourrait être considéré comme
un
bon équivalent au stong-stress
meter), l’alexandrin,
tout en conservant
le schéma rimique AABB, même si les rimes sont la
plupart du temps pauvres (ne
portant que sur le dernier phonème[7]),
au mieux suffisantes (deux phonèmes communs). Le
français nécessitant de
beaucoup plus de place que l’anglais, choisir un vers plus
court aurait
entraîné la nécessité de
faire de nombreuses coupes franches dans l’original,
ce que je ne souhaitais pas, voulant garder le plus possible
l’esprit autant
que la lettre. En utiliser plus m’aurait laissé
plus d’espace, mais aurait
entraîné aussi la tentation (ou
l’obligation) de
« diluer », ce qui
n’est pas une bonne chose non plus. Au reste, les vers de
plus de douze
syllabes sont très rares en français, et cela
aurait entraîné une sorte
d’étrangeté à la lecture, ce
qui n’est pas souhaitable dans le cadre d’un
poème
censé avoir un ton populaire.
Cependant, je n’ai pas utilisé
l’alexandrin de manière entièrement
classique. D’une part, il impose suffisamment de contraintes
pour ne pas y
ajouter celles de la césure, des accents à la
sixième et à la douzième
syllabes, voire des rimes féminines et
masculines… cela n’aurait guère
été
possible de concilier le tout, et aurait donné, en plus
d’un résultat
illisible, un ton tout à fait décalé
par rapport à l’original. Je n’ai pas
prêté
attention non plus aux ‘e’ muets (marque
d’une rime féminine ; comme nous
l’avons dit précédemment, cela
n’est plus perçu en français ;
voir note 2) :
dans les traductions qui vont suivre, les ‘e’
précédent une fin de vers ou une
pause dans la diction (virgule ou point-virgule) ne sont pas
prononcés. D’autre
part, le ton que j’ai souhaité utiliser
n’est pas celui que l’on retrouve dans
les poèmes lyriques… plutôt goguenard,
simple et gardant son franc-parler,
s’autorisant quelques entorses aux sens originels des mots
— avec parcimonie,
quand le mot permettait d’apporter une richesse de sens, ou
de conserver une
rime, bref, un ton plus populaire, sans être pour autant
vulgaire. Les archaïsmes
abondent dans le poème original (notamment
dans les formes verbales, a-wallowing,
a-swallowing…),
et il me
fallait en utiliser dans ma traduction, tout en évitant de
verser dans un ton
précieux qui aurait rendu la traduction ridicule. La lecture
du Kalevala
— traduit par Gabriel Rebourcet dans un style jubilatoire
— m’a été tout à
fait
profitable, et j’ai tenté d’en conserver
l’esprit, ranimant parfois d’anciens
termes oubliés du français, empruntant aux patois
de mon pays, et
cherchant, toujours, un ton
« vrai », un parler naturel.
D’autres
lectures m’ont aidée à rester dans
l’air du ton, comme les livres de Gaston
Bachelard, le Trésor
des Contes d’Henri
Pourrat, ou les Lais
féeriques du XIIe et XIIIe siècles.
La tâche était
peu aisée, l’objectif ambitieux, mais je
l’espère, accompli.
Je tiens à remercier ceux qui m’ont
aidée dans cette
aventure de mots, à savoir Bertrand Bellet, pour
ses relectures toujours précieuses en
tout ce qui concerne linguistique et
poétique, Jean-Rodolphe Turlin, pour
ses cartes et sa
solide connaissance de la Comté, Jean-Philippe
Qadri, pour son aide
éclairée en matière
bombadilienne et ses encouragements,
et Jérôme
Sainton pour ses questions, pinaillages et
étoileries. Remerciements
aussi à Cédric Fockeu, qui m’a permis
de prolonger le plaisir
en me demandant de rédiger cet article, en toute
liberté.
Stéphanie
Loubechine
Mai
2005
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Table
des matières
Les
Aventures
de Tom Bombadil : un essai de traduction poétique
Prosodie
et
traduction
The
Adventures of
Tom Bombadil / Les
Aventures de Tom Bombadil
Remarques
sur la
traduction
Bombadil
goes boating / Bombadil en
bateau
Saulet et clapotis
Remarques sur la
traduction des
toponymes
Itinéraire
en bateau
Once
upon a Time / Il
était une fois
Enigmes
et linets
Ressources
bibliographiques et
abréviations
Ressources
imprimées
Ressources
internet
[1]
Cité
in LOMBEZ Christine, Traduire
en poète, in Poétique,
n°135,
septembre 2003.
[2]
CARTER Lin, The
Young
Magician, ed. Ballantine
Books, 1969.
[3]
LOMBEZ Christine, Traduire en
poète…
[4]
LOMBEZ
Christine, Traduire en
poète…
[5]
Cité
in LOMBEZ Christine, Traduire
en poète…
[6]
En
français, une rime est dite riche si la consonne
précédant l’accent tonique
rime aussi... Plus simplement, quand plus de deux phonèmes
riment. En anglais,
il est inhabituel de distinguer rimes
riches (expression reprise
d’ailleurs telle quelle, ce qui montre son
étrangeté pour les Anglais, et qui
correspondrait alors aux rimes du genre teem/esteem)
et pauvre (me/identity).
Il faut alors parler de rime
masculine ou simple
(choice/voice)
et rime féminine
ou double
(blessing/dressing)
— les accents toniques sont notés en gras. La
différence fondamentale entre la
poésie anglaise et française est
l’accentuation. Alors que le français —
surtout si l’on remonte au nord, moins dans les
régions méridionales — n’est
plus sensible aux accents toniques, l’anglais repose
essentiellement sur eux.
Cela implique que la différence entre une rime masculine
(terminant sur une
syllabe accentuée : luron/botillons)
et une rime
féminine (terminant sur une syllabe inaccentuée,
donc sur un ‘e’ muet : claire/Rivière
) n’est plus perçue en français, mais
reste une caractéristique essentielle en
anglais.
[7]
Un
phonème est une unité de son du langage
parlé, minimale et
caractéristique : [b] et [p] par exemple ;
on ne peut les réduire
plus, et ils ne peuvent être confondus.
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