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La magie dans l'oeuvre de J.R.R Tolkien

Publié en collaboration avec Tolkiendil.com

Les problèmes de définition

Avant toute autre chose, il est important de bien cerner ce qu’on met sous le terme de « magie ». La magie peut se définir, dans un monde matériel comme celui où nous vivons, par le fait d’agir sur la matière par des moyens immatériels (c’est-à-dire spirituels), ou bien par le fait, pour une créature dont l’esprit et le corps sont liés, de séparer l’esprit du corps, sans pour autant mourir, ce qui permet ensuite l’action de l’esprit seul, sans l’aide du corps (c’est-à-dire l’action sur d’autres esprits, la communication avec d’autres esprits, ou l’action par l’intermédiaire d’un autre corps).

Cette définition (un peu abstraite) pose quelques problèmes dans l’œuvre de Tolkien. En effet, il n’a cessé de dire que le terme ne convenait pas vraiment à l’idée qu’il souhaitait exprimer, mais il l’a finalement choisi par défaut ; de même pour le mot « wizard », magicien ou plutôt mage, qu’il a utilisé pour sa proximité avec « wise », sage. J’emploierai donc moi aussi ce terme.

Ces hésitations de Tolkien, ainsi que quelques passages du Seigneur des Anneaux, comme celui où l’on voit Galadriel hésiter sur la définition du mot, ont fait se demander à certains si son univers contenait bien de la magie. Néanmoins, il me semble qu’on peut répondre à cette question : la magie existe bel et bien chez Tolkien. Ses manifestations (selon la définition donnée plus haut) sont à la fois trop nombreuses et trop évidentes pour être niées, même si elles sont souvent discrètes. Il faut bien se rappeler que, si certaines personnes répugnent à employer ce mot, c’est d’abord parce qu’il contient une connotation d’inhabituel, alors que pour eux le phénomène est quotidien et « naturel », et ensuite parce qu’il englobe des pratiques aux buts et aux fonctionnements extrêmement différents, mais qui correspondent toutes à notre définition.  

Cet essai contient des hypothèses visant à expliquer le rôle de la magie dans l’œuvre de Tolkien (point de vue externe) et dans son monde (point de vue interne), à résoudre les problèmes que pose l’œuvre par rapport à ce qu’il a pu dire ailleurs (par exemple, pourquoi des Humains, tels Aragorn ou le Roi-Sorcier, de son vivant, disposent visiblement de pouvoirs magiques alors que Tolkien a précisé dans une de ses lettres que les Humains sont dénués de magie) et à tenter de comprendre les mécanismes de phénomènes « inhabituels », visiblement « magiques », qui se déroulent sur Arda. C’est d’ailleurs par là que je commencerai : quels sont les différents types de magie dans le monde de Tolkien ? Comment fonctionnent-ils ?

Les différents types de magie

L’étude de l’œuvre de Tolkien fait apparaître fondamentalement deux types de magie : la magie spontanée, ou innée, telle que la pratiquent Elrond lorsqu’il emploie ses pouvoirs de guérisseur, ou encore les divinités ; et la magie rituelle, ou acquise, utilisée par exemple par tous ceux qui gravent des runes sur des objets pour leur donner un pouvoir qu’ils n’avaient pas auparavant.

La magie spontanée est une forme naturelle de pouvoir. Les créatures qui en disposent la reçoivent dès la naissance et la portent en eux toute leur vie, même s’ils ont  parfois besoin d’un apprentissage avant de s’en servir correctement. Il est bien entendu impossible d’acquérir une forme de magie spontanée que l’on n’aurait pas « naturellement ». Pour Tolkien, c’est là la seule « véritable » magie ; elle est inhérente aux individus concernés.

A mon sens, la « magie » rituelle ne peut se comprendre que comme le fait de demander à une divinité, à travers une liturgie, une série de rites particulière, de prêter une partie de son pouvoir. Cette forme de « magie » n’en est en fait pas véritablement une, car il s’agit d’une technique basée sur la connaissance du monde. Celui qui l’utilise ne fait qu’emprunter un pouvoir, magique il est vrai, mais qui n’est pas le sien : il ne peut l’emprunter à une divinité que parce qu’il sait comment faire. Pour un Hobbit, une télécommande ou un téléphone portable seraient bien entendu magiques, et pourtant nous ne les voyons pas tels, car nous connaissons le principe naturel sur lequel ces objets reposent. De même, pour nous, le fait de graver des runes sur un bélier pour le rendre plus fort nous semble « magique » ; mais il ne l’est que dans la mesure où nous ne savons pas « comment ça marche ». J’ai supposé que, dans le monde de Tolkien, cette forme de magie repose sur un lien de demandeur avec les divinités (à la différence de nos télécommandes qui reposent simplement sur une connaissance poussée de la matière, sans faire intervenir aucune entité spirituelle). Pourquoi ? On pourrait en effet croire que, puisque les divinités agissent sur le monde par des mots (il faut entendre : parole ou chant), il nous suffirait de connaître les bons mots, et la façon correcte de les dire, pour que nous puissions agir de la même façon. Mais cela ne cadre pas avec la pensée de Tolkien : en effet, lorsque les divinités agissent par des mots, le pouvoir réel n’est pas dans ces mots (même s’ils sont essentiels) : ils ne sont qu’un intermédiaire, nécessaire certes, mais qu’un intermédiaire, entre le pouvoir inhérent aux divinités et le monde de la matière. Par conséquent, il est impossible aux mortels, qui n’ont pas ce pouvoir intérieur (ou bien uniquement dans une faible mesure, on étudiera ce point plus tard), d’agir seuls par les mots. L’hypothèse la plus probable est donc bien, à mon avis, l’assistance des divinités (là encore, je détaillerai ce point plus loin).

Bien entendu, une divinité invoquée ne peut donner que le pouvoir qu’elle a. De plus, cette forme de « magie » (au risque de paraître lourd, je répète qu’en fait c’est plutôt une technique qui permet d’utiliser une autre magie, véritable celle-là, celle des Dieux) n’est possible que parce qu’une divinité peut choisir, à un moment donné, d’aider un autre être vivant ; l’accord de la divinité est donc impératif, et elle ne prêtera jamais qu’une faible partie de son pouvoir (variable selon le demandeur) ; le contraire serait en effet au mieux dangereux, au pire injuste. Ensuite, pratiquer la magie rituelle nécessite, en plus d’une connaissance précise de la liturgie, un lien particulièrement fort avec une ou plusieurs divinités. Les seuls à pouvoir l’utiliser sont donc ceux qui bénéficient de ce lien : les familles royales légitimes, ceux qui sont investis d’une mission ou, s’ils existent (bien qu’on n’en voie jamais, c’est une possibilité), les prêtres. On peut supposer que tous les Elfes en disposent, à la fois parce qu’ils sont d’une nature plus proche de celle des Dieux que les mortels et parce qu’ils ont (pour nombre d’entre eux) longtemps vécu auprès d’eux. Il faut enfin remarquer que cette forme de magie n’a rien d’éternel, et que, si le demandeur se détourne de la divinité concernée, par exemple en ne souhaitant plus agir que pour lui seul, il perdra ce pouvoir, car la liturgie est nécessaire mais en aucun cas suffisante. C’est ce qui est arrivé à Saruman : comme Frodo le fait remarquer, il a perdu tous les pouvoirs que les Valar lui avaient conférés pour l’accomplissement de sa mission, et n’a conservé que ceux qui lui étaient propres. Entendons-nous bien : je ne veux pas dire que Saruman n’a aucun pouvoir qui lui soit inhérent, bien au contraire. Simplement, Saruman, en tant qu'envoyé des Valar sur les Terres-du-Milieu, avait sans doute reçu d'eux, en plus de ses pouvoirs inhérents et naturels, d'autres pouvoirs liés à sa mission; en tout cas, il n'est pas absurde de le supposer. Ce sont ces pouvoirs-là qu'il a perdus lorsqu'il a été officiellement déchu et chassé « de l'Ordre et du Conseil ». On peut noter au passage qu'une fois que les Valar choisissent de prêter une partie de leur pouvoir à un serviteur, ils y regardent à deux fois avant de les lui retirer: la preuve, c'est que Saruman ne perd ses pouvoirs « prêtés » qu'une fois que Gandalf est allé le voir, lui a parlé et a constaté son absence de repentir, autrement dit bien après que sa faute soit entamée et même publique. Le pardon aurait donc été possible. Donc, après sa déchéance, Saruman perd les pouvoirs que les Valar lui avait prêtés pour les besoins de sa mission et ne conserve que ceux que lui donne sa magie inhérente en tant que Maia, en particulier sa voix.

A l’intérieur de ces deux grandes catégories, on peut encore pratiquer quelques distinctions.

La magie spontanée se divise en cinq genres différents :

• la magie divine est due au lien particulièrement fort qui existe entre les divinités (les Belain, c’est-à-dire les Valar et les Maiar : ceux qui parmi les Ainur choisirent de descendre sur Arda) et la matière. Si l’on admet la définition de la magie donnée plus haut, on peut parler de magie pour ce pouvoir. On peut supposer que toutes les divinités ont un lien avec l’ensemble de la matière, ce qui leur permet d’agir magiquement sur elle, pour la déplacer ou l’immobiliser. C’est probablement ce lien que Gandalf (et le Balrog) utilisent pour bloquer ou ouvrir la porte dans la Moria. Le mot de Commandement est une version puissante du pouvoir de ce lien. Mais ce lien général n’est pas assez fort pour créer, transformer ou faire disparaître la matière. En revanche, chaque divinité a une spécialité, c’est-à-dire une affinité toute particulière avec une partie du réel. Dans sa spécialité, le pouvoir de chaque divinité est immense, presque total.

• la magie d’Aman est une forme particulière de magie spontanée, qui s’ajoute à la nature de toute créature ayant contemplé Aman. Son existence me paraît avérée par la supériorité du pouvoir inhérent à ceux qui ont contemplé les Terres Immortelles, en particulier celle des Calaquendi sur les Moriquendi. Mais il se peut également que cette forme de magie n’existe pas et que la supériorité ne vienne que de la science acquise auprès des Dieux. Si elle existe, elle développe des dons de voyance, de guérison et de résistance au Mal particulièrement forts.

• la magie elfique est un pouvoir dont disposent les Elfes grâce à leur lien particulièrement fort avec Arda. Comme les divinités, les Elfes ne pourront quitter la Terre que lorsque celle-ci se brisera. Cela leur apporte certains problèmes (ils se lassent parfois, c’est pourquoi ils parlent de Don pour qualifier la mort accordée aux hommes), mais leur donne aussi un pouvoir plus grand à l’intérieur des cercles du monde. Cette forme de magie développe des dons de voyance, de guérison, de charisme et de résistance au Mal. C’est ce qui explique les talents de guérisseurs des Elfes en général, ainsi que les pouvoirs de voyance dont font preuve des gens comme Elrond ou Galadriel.

• l’énergie vitale est une forme de magie inhérente à la vie même. Malgré ce qu’a pu dire Tolkien sur l’absence de magie chez les mortels, il me semble que son existence est avérée par les pouvoirs « magiques » dont disposent certaines créatures, même si elles-mêmes ne les considèrent pas comme magiques mais comme naturels (justement parce que pour eux ils sont très quotidiens). Je pense en particulier au pouvoir de camouflage dont disposent les Hobbits, et à toutes les formes de communications inhabituelles. On en trouve trois grandes formes : la communication entre un être parlant et un animal ou une plante (pratiquée par les Elfes ainsi que par certains hommes comme Beorn) ; la « télépathie », c’est-à-dire la communication sans paroles, par le seul esprit, pratiquée par exemple par Elrond, Galadriel et Gandalf au chapitre Many Partings du livre VI du Seigneur des Anneaux, qui n’est à mon avis possible que parce qu’on peut séparer momentanément l’esprit du corps ; enfin, une forme d’empathie, de symbiose totale avec un milieu naturel tout entier, et plus seulement des êtres vivants : c’est par exemple ce que pratique Legolas lorsque, arrivé en Eregion, il dit entendre les pierres pleurer les Elfes partis.

Chez les créatures corrompues, l’énergie vitale disparaît et laisse place à sa forme altérée, l’énergie ténébreuse. Elle habite toutes les créatures mauvaises, les dotant en particulier d’une aura de terreur plus ou moins importante selon la créature ; elle est par exemple particulièrement forte pour les Nazgûls. Elle développe les capacités de destruction et de manipulation : ainsi, les Nazgûls peuvent « contraindre » Frodo à passer l’Anneau à son doigt.

• les dons thaumaturgiques sont une forme de pouvoir que possèdent par nature les souverains légitimes des peuples. Bien entendu les Belain en disposent en tant que seigneurs de ce monde. Il s’agit de dons de protection, de charisme, de guérison (Aragorn est reconnu comme roi avant tout grâce à ses talents de guérisseur) et de clairvoyance (Aragorn « prédit » la chute de Gandalf avant leur entrée dans la Moria). Il est possible que cette forme de magie n’existe en fait que chez les souverains des Edain et leur soit conférée par leur lointaine ascendance elfique, et même divine puisque Melian fait partie de leurs ancêtres.

Il est vrai qu’il nous est difficile de parler de « magie » pour ces deux derniers dons, mais c’est parce qu’ils nous sont (assez) quotidiens. Nous sommes en fait dans le même cas que Galadriel devant les Hobbits : nous ne comprenons pas bien ce que signifie le mot « magie » pour quelque chose qui nous est propre et que nous utilisons couramment (enfin, plus ou moins… on ne guérit tout de même plus très fréquemment par imposition des mains). Mais il s’agit tout de même de magie, toujours si l’on accepte ma définition initiale. Mais on comprend mieux à présent pourquoi Tolkien répugnait tant à employer ce terme.

La magie rituelle comprend deux sous-catégories :

• la magie d’invocation est la plus difficile à expliquer. Elle consiste à demander à une ou plusieurs divinité(s) de nous prêter momentanément une partie de son pouvoir. J’ai déjà expliqué plus haut pourquoi je pensais qu’il était nécessaire qu’une divinité intervienne. On peut trouver de nombreux exemples. Lorsque le Roi-Sorcier est devant Frodo au gué de Bruinen, ou bien lorsqu’il brise les portes de Minas Tirith, il est possible qu’il invoque le pouvoir de Sauron, mais il me semble plus probable qu’il utilise son anneau, s’il le porte sur lui. En outre, il dispose également de son énergie ténébreuse. Le seul cas où la magie d’invocation me paraît indéniable se trouve dans Le Hobbit : pour moi, la capacité qu’a Beorn de se transformer en ours ne peut venir que d’un lien particulier avec un dieu, probablement Yavanna. Bien entendu, ce n’est pas une certitude, mais on peut difficilement l’expliquer autrement. En fait, la magie d’invocation est assez rare, ce qui me semble bien correspondre au désir de Tolkien.

• beaucoup plus fréquente est la magie runique. Il s’agit d’une forme proche de la magie d’invocation, à la différence que le pouvoir prêté ne sera pas utilisé dans l’instant mais enfermé définitivement dans un objet donné, souvent un sceptre, un anneau ou un bâton. Une divinité peut elle-même enfermer une partie de son pouvoir dans un objet ; c’est par exemple ce que fait Sauron avec l’Anneau unique. Il est alors plus puissant s’il porte l’objet, mais considérablement affaibli si quelqu’un le lui prend. C’est à mon avis ce qui explique de nombreuses formes de magie chez Tolkien : Grond, le bélier du Mordor, est plus puissant parce qu’il porte des runes magiques de ruine ; ce sont des mots écrits qui permettent aux Portes de Durin, seigneur de la Moria, de s’ouvrir lorsque l’on prononce le mot correct. Ce n’est pas parce que les runes ne sont pas visibles qu’elles n’existent pas : Glorfindel voit sur le manche du poignard de Morgul des inscriptions que les autres ne peuvent remarquer ; les écritures sur la porte de la Moria n’apparaissent que dans certaines conditions. Les inscriptions de l’Anneau elles-mêmes ne peuvent être vues qu’après une exposition à la chaleur. De même, on peut supposer que c’est une forme de magie runique qui a donné leur pouvoir aux bâtons des Istari et aux Anneaux de pouvoir. Bien sûr c’est la force de Sauron lui-même qui donne son pouvoir à l’Anneau Unique. Mais que Sauron ait mis sa propre force ténébreuse à l'intérieur de l'Anneau et que ce soit cela qui lui confère sa puissance ne nous dit pas comment, par quelle technique Sauron a pu réussir cet enfermement de pouvoir dans un objet. Personnellement, je pense que ça peut être à travers les inscriptions puisque le texte correspond assez bien, en double interprétation, aux pouvoirs de l'Anneau. Pour les autres anneaux, aucune inscription n’y est visible, mais encore une fois qui sait s'il n'y en a pas tout de même? Quant aux bâtons des Istari, je crois bien sûr que chacun des Mages y a mis une part de son pouvoir, comme Sauron avec l'Anneau. Mais deux choses à remarquer: d'abord, ils y ont mis une part moins grande d'eux-mêmes puisque lors de la destruction de son bâton, Saruman n'est pas détruit comme Sauron lorsque Gollum tombe dans le Feu avec son Anneau. Ensuite, je pense que les Valar ont également dû y mettre une peu de leurs pouvoirs. Peut-être, puisque les Istari avaient été choisis par des Valar différents, chaque Vala a-t-il ajouté un peu de son propre pouvoir dans le bâton de son envoyé? Et pour ces deux remarques, mon idée de l'introduction du pouvoir dans l'objet par le moyen des runes reste acceptable.

Cette forme de magie est donc extrêmement puissante : pour faire usage d’un objet enchanté, on n’a pas besoin de l’accord des divinités concernées, puisqu’il faut que Gandalf brise le bâton de Saruman pour qu’il perde ses pouvoirs. En outre, un objet peut renfermer de nombreux pouvoirs différents. Par exemple, Vilya, considéré comme le plus puissant des Trois, est l’anneau de l’air : on comprend donc qu’il a une affinité particulière avec cet élément, et c’est en particulier lui qui fait le ciel d’Imladris plus brillant qu’ailleurs. Mais il a également des pouvoirs sur l’eau, puisque c’est lui sans doute qui permet à Elrond de lâcher la crue du Bruinen, et il donne des pouvoirs de guérisseur, puisque Glorfindel, qui est un Elfe tout comme Elrond, dit que ses pouvoirs de guérisseur à lui ne suffisent pas pour guérir Frodo. L’anneau des Nazgûls semble également leur donner de très grands pouvoirs. Il faut remarquer que le pouvoir qui peut être déployé à partir d’un tel objet dépend non seulement du pouvoir inhérent à l’objet mais également du pouvoir inhérent à son utilisateur. S’il mettait l’Anneau, Gandalf pourrait devenir un autre Seigneur des Ténèbres, mais Frodo, au moins au début de l’aventure, en serait incapable même s’il le désirait. Un objet magique puise donc dans le potentiel de celui qui l’utilise. Les objets peuvent même, s’ils sont très puissants, agir « seuls », dans une certaine limite bien sûr. C’est le cas de l’Anneau qui peut « appeler » quelqu’un à le trouver, ou bien serrer ou relâcher un doigt. Car une divinité peut mettre dans un objet non seulement une partie de son pouvoir, mais aussi une partie de sa volonté.

Cette théorie de classification, même si elle est critiquable, permet d’expliquer un certain nombre de choses. J’ai dit que la magie rituelle, en particulier la magie runique (celle qui est, en fait, à l’origine de tout objet magique), s’appuyait sur le pouvoir des divinités, et que les Elfes, en particulier, disposaient de ce lien. Or, on s’aperçoit que beaucoup des objets magiques, même utilisés par des Hommes ou des Nains, ont été créés par des Elfes. Les signes tracés sur la Porte ouest de la Moria, qui permettent à celles-ci de s’ouvrir, l’ont été par un Elfe, Celebrimbor. Le fourreau d’Anduril, par les Elfes de Lórien. Les Palantíri sont également créés par des Elfes. Certaines incohérences apparentes sont donc clarifiées.

Magie discrète, magie spectaculaire

Au-delà de ces différences de « fonctionnement », qui ne sont pas apparentes lors d’une simple lecture et dont l’étude peut paraître lourde à certains, la magie prend dans l’œuvre de Tolkien deux formes que le lecteur – et les protagonistes – sont portés a priori à considérer de façon différentes.

Tolkien décrit un monde imaginaire où ce que nous appelons le merveilleux constitue le quotidien. Il faut bien s’entendre sur la définition du « merveilleux » : il s’agit de tout ce qui différencie les deux univers pour un observateur qui voyagerait de l’un à l’autre (comme le fait le lecteur). Cela comprend donc aussi bien les Elfes, les Hobbits et les miroirs magiques que les monstres, les Orcs ou les Seigneurs des Ténèbres. Puisque ce merveilleux constitue le quotidien des protagonistes, ils l’acceptent comme naturel, et le lecteur avec eux. Il en va de même de la magie lorsqu’elle est discrète : la facilités des Hobbits à se cacher, ou la capacité de Gandalf à enflammer des fagots sous la neige et par – 10° sont présentées comme des choses  qui certes sont un peu étranges, que tout le monde ne serait pas capable de reproduire, mais jamais comme des actions proprement incroyables. Les membres de la Compagnie, par exemple, lorsqu’ils tentent de franchir le Caradhras, savent tous, en fait, que leur mage est capable de ce petit prodige ; tout ce qu’ils lui demandent, c’est de le faire.

Bien souvent, on ne retient que cette forme de magie relativement discrète et considérée comme naturelle ; au point que beaucoup pensent que la seule forme de magie présente en Terre-du-Milieu est une « magie subtile », diffuse, inhérente à la Terre elle-même et dans laquelle les magiciens ne feraient que puiser (ce qui à mon avis est faux, même s’il est certain qu’Arda possède une forme de magie subtile et mystérieuse). Pourtant, la magie se manifeste parfois de façon plus spectaculaire, que ce soit dans le beau ou au contraire dans l’horrible. Le cas le plus marquant est celui de l’arrivée de la Compagnie dans la Lórien : « Frodo stood awhile still lost in wonder. It seemed to him that he had stepped through a high window that looked on a vanished world. A light was upon it which his language had no name. All that he saw was shapely, but the shapes seemed at once clear cut, as if they had first been conceived and drawn at the uncovering of his eyes, and ancient as if they had endured for ever. He saw no colour but those he knew, gold and white and blue and green, but they were frewh and poignant, as if he had at that moment first perceived them and made for them names new and wonderful. » Sam, lui, résume ainsi ses sentiments, après s’être frottés les yeux : « I feel as if I was inside a song, if you take my meaning. » On se trouve donc ici en face d’une forme de magie (car s’en est une) bien plus inhabituelle pour les protagonistes eux-mêmes : une magie spectaculaire. On pourrait trouver à peu près la même chose dans le registre de l’horreur.

Toutefois, comme l’a très bien montré Françoise Poyet dans son intéressant essai « Merveilleux et fantastique (?) dans The Lord of the Rings », cette distinction entre magie discrète et magie spectaculaire n’est qu’apparente. Elle est le reflet du point de vue du livre : les sources du Seigneur des Anneaux ont été rédigées par des Hobbits… Ce qui paraît spectaculaire aux protagonistes et donc aux lecteurs ne l’est en fait que dans la mesure où c’est pour eux inhabituel, d’où des sentiments particulièrement forts. Il y a certes une différence d’échelle et de puissance entre la magie que les Hobbits utilisent pour se cacher et les forces mises en œuvre dans la conservation de la Lothlórien, mais la cohérence du monde de Tolkien n’est jamais rompue : ce qui semble au départ être une anomalie est en fait redécouverte d’un passé très lointain que l’on range presque systématiquement dans la boîte des bêtises auxquelles seuls croient les enfants, alors qu’il est réel. Le monde est un et toutes ces formes de magie restent similaires par leur nature.

Mais si elles sont similaires par leur nature, elles ne le sont sans doute pas par leur buts. Il faut donc à présent nous poser la question de l’utilité de la magie dans ce monde.

Le rôle de la magie : magia et goetia

On se souvient que si Galadriel hésitait tant à employer le terme de « magie », c’est parce que les Hobbits réunissaient sous ce terme les pouvoirs elfiques et les artifices de l’Ennemi. La distinction ainsi établie se fondait donc sur le but des opérations magiques et non pas sur leur nature, à supposer que la nature d’une action puisse être tout à fait indépendante du but poursuivi. Les Hobbits, on l’a vu, n’avaient pas tort : il est tout à fait légitime de regrouper sous le terme générique de « magie » le miroir de la Dame et le souffle noir puisque tous deux supposent également l’action d’une force spirituelle sur la matière. Mais Galadriel, elle aussi, a raison : si les deux camps utilisent des pouvoirs aux natures similaires, il est impératif d’établir une distinction entre ce que font les Elfes et ce que fait Sauron. Tolkien, en effet, insiste tout au long de son œuvre – et de ses lettres – pour montrer que la fin ne justifie jamais les moyens, pour la simple et bonne raison qu’un moyen corrompu corrompt celui qui l’emploie et rend donc impossible l’accomplissement d’une bonne fin.

L’exemple de l’Anneau (qui n’est pas sans lien avec la magie, puisque le pouvoir qu’il confère est d’origine magique) est bien sûr le plus flagrant : ceux qui veulent l’utiliser, comme Boromir, sont ceux qui ne comprennent pas (ou qui, par intérêt, ne veulent pas comprendre, comme c’est probablement le cas pour Denethor) que son usage est mauvais en soi, sans même prendre en considération le but de celui qui le porte. Gandalf remarque seulement que les intentions d’origine ne peuvent qu’accélérer ou ralentir le processus, qui reste inéluctable. La fin ne justifie pas les moyens car fin et moyens sont intimement liés. Tolkien, lorsqu’il décrit l’Anneau, a en tête la technologie de son époque (qui est aussi la nôtre) qu’il voit de plus en plus puissante, louée et utilisée : c’est ce qu’il appelle la Machine. Pour lui, la technologie moderne, tout comme l’Anneau, ne peut conduire qu’au Mal, quelles que soient les bonnes intentions (médicales, humanitaires, scientifiques etc.) qui justifient en apparence son emploi.

Le cas de la magie est très proche de celui de l’Anneau, qu’il généralise en quelque sorte. Tolkien observe que par nature la magie permet de réduire le temps entre le projet et sa réalisation, ainsi que les imperfections liées à une réalisation « manuelle » (le terme est impropre car les mains sont utiles dans la magie. Il faudrait dire « non-magique »). La magie confère donc du pouvoir. Il faut rappeler que chez Tolkien, contrairement à ce que l’on croit fréquemment, la notion de pouvoir n’est pas forcément négative. Il fait clairement la différence entre un pouvoir légitime et un pouvoir usurpé. Tout pouvoir légitime est bien entendu exposé au risque des abus : il devient alors illégitime. Mais jusque là, l’existence d’êtres dotés de puissance est non seulement acceptable mais aussi nécessaire.

Comme toutes les autres formes de pouvoir, la magie n’échappe pas à cette règle. Elle peut être bien employée par les personnes qui la possèdent légitimement (on a vu plus haut que par nature les êtres vivants disposent d’une énergie magique innée différente), auquel cas elle est magia : simple raccourci qui évite les peines du travail manuel, sa durée et ses imperfections. En ce sens la magie s’apparente essentiellement à l’art (plus encore qu’au pouvoir) puisqu’en fait elle doit servir presque exclusivement à la réalisation d’œuvres d’art les plus parfaites possibles. Il est bon de remarquer que même à l’égard de cette « bonne magie », Tolkien se montre comme toujours très nuancé. Il montre qu’elle peut servir les deux principales tentations des Elfes qui sont le refus de tout changement du monde, qu’ils aiment dans son état premier, et la paresse.

Lorsqu’elle est mal utilisée, ou bien lorsqu’elle est utilisée par quelqu’un qui ne devrait pas s’en servir (comme Saruman avec le palantír d’Orthanc) la magie devient goetia. Elle est alors essentiellement une volonté de réforme tyrannique de la Création et de domination totale des autres êtres vivants, y compris au niveau de leur volonté. On le voit une fois de plus : Tolkien utilise un motif important de son œuvre pour traduire ses conceptions du monde. Car le Mal, pour lui, réside essentiellement dans cette double volonté de réforme tyrannique et de domination. Or ce Mal, il le voit grandir autour de lui, dans la vie de tous les jours, et il s’en inquiète beaucoup. Son œuvre ne prêche jamais mais elle retranscrit cette peur. Il nous faut donc nous pencher plus attentivement sur les dangers que comportent l’utilisation de la magie.

De l’horrible danger de la magie

La magie est toujours une épreuve pour celui qui la pratique. Parce qu’elle utilise des forces inhérentes à l’individu (magie spontanée), ou bien parce qu’elle l’utilise comme intermédiaire pour la magie d’un dieu (magie rituelle), elle est extrêmement fatigante. Gandalf en fait l’épreuve après avoir tenté de bloquer la porte face au Balrog dans la Moria.

Mais l’utilisation de la magie comporte des dangers beaucoup plus graves. Tout d’abord, elle est, sous presque toutes ses formes, génératrice d’une aura, ou d’un écho magique, repérable à une très longue distance. Par exemple, après avoir utilisé sa magie pour allumer une feu au Caradhras, Gandalf est conscient que de nombreuses puissances sont désormais capables de le localiser. De même, lorsque Sauron, pour la première fois, passe au doigt l’Anneau unique, Celebrimbor en est immédiatement conscient, alors qu’ils sont séparés par de nombreuses lieues. On peut s’interroger sur d’éventuelles différences : sans aucun doute, certaines formes de magie sont plus que d’autres génératrices d’aura. Par exemple, Elrond ou Aragorn semblent faire usage de leurs dons innés sans grande crainte d’être localisés par Sauron, alors que Gandalf est beaucoup plus prudent. Toutefois, le danger existe souvent, probablement plus dans le cas de la magie rituelle que dans celui de la magie naturelle.

Il est également possible de tomber sous la coupe d’une autre personne, ce qui est un grand mal et une grande injustice pour Tolkien, par exemple en utilisant un objet dans lequel une divinité maléfique a placé non seulement un peu de son pouvoir mais aussi un peu de sa volonté. Dans ce cas, on devient au bout d’un certain temps, au mieux dépendant (comme Gollum) et au pire esclave (comme les Nazgûls).

Enfin, le plus grand danger est celui de la corruption. Car la magie donne du pouvoir, et même beaucoup de pouvoir. On ne le répètera jamais assez : Tolkien ne pense pas que le pouvoir corrompe ; les Elfes, on l’a vu, disposent d’un important potentiel magique, et ils en font assez largement usage ; pourtant ils ne tombent pas, car leur volonté est pure ; ils n’utilisent pas la magie pour dominer mais uniquement pour créer et conserver : bref en tant qu’art. Mais avoir du pouvoir est toujours, non pas mauvais (j’insiste là-dessus) mais dangereux, surtout lorsqu’on est un Humain, car il est toujours tentant de désirer toujours plus de pouvoir lorsqu’on en a déjà. Et le pouvoir, tout comme ses applications, peut très vite devenir illégitime. Il l’est lorsqu’on l’utilise pour bouleverser l’ordre de la Création, par exemple pour contraindre ou briser la volonté d’autrui, ou encore pour échapper à la mort. Au fond, Eru a fort bien fait les choses, ne dotant les créatures mortelles de magie que très faiblement (énergie vitale et, pour certains, dons thaumaturgiques). Mais les autres ne sont pas à l’abri de la tentation : Saruman désire un pouvoir beaucoup plus grand que celui qu’il doit avoir (car il doit en avoir, dans une certaine mesure, pour réussir à mener à bien sa mission), tout comme Fëanor, ou d’autres.

En fait, cela rejoint une autre idée capitale pour Tolkien : ce qui doit régir le monde, c’est l’équilibre, autrement dit l’association de la justice et de l’harmonie. Chacun doit occuper une place dans la Création ; il n’est pas question de contester ce point. Et certains sont haut placés : Manwë, Turgon, Elrond, Aragorn, Théoden, le Thain de la Comté sont, à des échelles très différentes, des êtres qui disposent d’un pouvoir et d’une supériorité hiérarchique sur les autres (ou certains autres). Jamais il n’est question de leur enlever ce pouvoir, car il est légitime ; Tolkien n’était pas démocrate. Mais l’erreur est de vouloir sortir de sa place, de vouloir quitter son poste. Dans les deux sens d’ailleurs : vouloir s’élever hors des limites fixées, c’est faire preuve d’orgueil et préparer sa propre chute. Mais vouloir s’abaisser, c’est fuir la tâche qui nous a été confiée ; c’est une désertion. Et il s’agit d’une faute tout aussi grave que la première. C’est ce que comprend Aragorn : pas un instant il ne pense à abandonner son poste et à refuser de jouer le rôle qui lui est proposé. Tenez ferme, voilà ce que l’on peut entre autres choses retenir des leçons du professeur Tolkien.


Meneldil,
janvier 2005.